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Albert Thomas, l'homme qui a choisi Genève Featured

Adrien Gross

Pour Albert Thomas, Genève était une évidence. Premier directeur du Bureau international du Travail, il força en quelque sorte la main de la Société des Nations pour son installation à Genève. Et imposa le BIT comme une référence en matière de régulation des conditions de travail et de promotion de la justice sociale.

Claude Zurcher
Portrait d'Albert Thomas, 1918
1918
Portrait d'Albert Thomas, 1918

Albert Thomas est né le 16 juin 1878 à Champigny-sur-Marne, près de Paris. Fils de boulanger, il est très vite reconnu comme un élève brillant. Il commence sa carrière politique entre 1910 et 1912. Député de la Seine et maire de sa ville natale, membre influent, voire central du SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) où il fait partie de la frange modéré, Albert Thomas devient un proche collaborateur de Jean Jaurès. Durant la Grande Guerre, il est le seul ministre socialiste du gouvernement Poincaré, en charge de l’approvisionnement de l’artillerie et des munitions, ce qui le met en contact régulier avec les industriels aussi bien qu’avec les syndicats. Candidat inattendu pour les membres du Conseil d’administration de l’organisation, il est élu président du Bureau international du Travail (BIT) en octobre 1919 durant la première Conférence internationale du Travail réunie à Washington. Dès lors, et jusqu’à sa mort en 1932, Albert Thomas se dédiera entièrement à l’œuvre du BIT.

Le choix de Genève

Créé le 11 avril 1919, le Bureau international du Travail s’établit provisoirement à Seamore Place, à Londres. Mais sous l’impulsion d’Albert Thomas, le petit groupe de fonctionnaires qu’il a rassemblé s’installe début juin 1920 à Genève, forçant la nouvelle Société des Nations à lui emboîter le pas.

La proposition de faire de la Cité de Calvin le siège de la SDN était soutenue par le président Wilson, mais donna lieu à « de vives discussions » notamment avec Gustave Ador et William Rappard. Si l’article 7 du Traité de Versailles déclare que la SDN serait ébalie à Genève, ce choix était critiqué, contrairement à Bruxelles qui avait les faveurs du Secrétaire général de la SDN et de certains diplomates. Contre Genève, on avançait que les lignes télégraphiques et téléphoniques y étaient insuffisantes, que les services de presse y étaient moins complets que dans la capitale belge. On rappelait aussi que la vie était très chère dans la ville du bout du Lac ! Finalement, on faisait valoir que Genève était relativement éloignée des grands centres politiques qu’étaient Paris et Londres. Mais si la SDN s’était installée à Bruxelles, elle aurait été susceptible de devenir « un instrument de domination franco-anglais » (1).

Albert Thomas mit fin à cette bataille du Siège lorsqu’il établit les bureaux du BIT à Genève dans le bâtiment de l’ancienne école Maurice Thudichum. Dans un document officiellement adressé au Conseil d’administration de l’OIT le 8 juin 1920, il déclarait : « Nous comprenons mieux que quiconque l’intérêt qu’il y a […] à ce que le Bureau et la Société des Nations soient dans une même ville et participent à la même vie. C’est par leur association qu’ils peuvent être forts. Une séparation définitive des deux organisations serait proprement néfaste. Mais nous déclarons tout net ne pouvoir sacrifier l’avenir même du Bureau et sa vie aux hésitations ou aux combinaisons du Secrétariat de la Société des Nations ou du Conseil exécutif » (2).

Une organisation pour un homme ambitieux

Pour répondre aux revendications des ouvriers, et «par un coup de force», Albert Thomas a tranché pour Genève quand les autres états membres hésitaient. (3)

Durant les années Albert Thomas, l’effervescence du BIT était totale. Le Bureau mettait à la disposition des grandes puissances « sa documentation, son expérience et ses experts » (4). Les Etats comprirent rapidement l’intérêt d’une telle organisation. Le 16 mai 1920, quelques jours avant qu’Albert Thomas ne s’établisse à Genève, l’entrée de la Suisse dans la Société des Nations avait été acceptée. La Suisse romande avait donné à la SDN « l’adhésion la plus solennelle et la plus complète qu’aucun autre peuple ne lui a jamais donné » (5). En effet, le Valais, canton romand le plus réticent, accepta l’entrée dans la SDN à 76%. Le canton de Vaud, très enthousiaste, accepta l’objet de la votation à 93% des voix ! (6)

Claude Zurcher
BGE - Le Bureau international du Travail
BGE - Le Bureau international du Travail

Véritable « homme mondial » (7), selon les mots de Paul Painlevé, Albert Thomas a voyagé autour du globe, dès la fondation du BIT, dans l’objectif de promouvoir la justice sociale. Le directeur du BIT était persuadé que «la protection légale des travailleurs […] ne [pouvait] avoir de valeur que si elle [était] universelle» (8). Il avait compris qu’au XXe siècle, toutes les nations étaient désormais « liées les unes aux autres » (9). En 1922, pour lutter contre la crise économique d’après-guerre, matérialisée par une vague de chômage massive et mondiale, le BIT s’imposa comme une référence en matière de conseil économique. En 1926, le président du BIT inaugura le premier bâtiment construit à Genève pour accueillir une organisation internationale. Il s’était fait offrir le terrain par la Confédération (10). Entre 1919 et 1939, le BIT adopta 67 conventions et 66 recommandations concernant les problématiques les plus importantes liées au travail (11).

Albert Thomas décède le 7 mai 1932. Fortement marqué par la Première Guerre mondiale, il a, jusqu’à la fin de sa vie, travaillé à la «paix définitive» (12). Il a mené si bien sa mission qu’aujourd’hui l’Organisation internationale du Travail est « la seule des institutions nées à Versailles qui a continué à exister après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à nos jours » (13).

Notes et références

  1. Le Ministre de Suisse à Rome, G. Wagnière, au Chef du Département politique, G. Motta, 18.05.1920, dodis.ch/44537.
  2. Déclaration du Directeur du Bureau International du Travail, A. Thomas, au Conseil d’Administration, lors de la séance du 08.06.1920, dodis.ch/44559.
  3. Joëlle Kuntz, Edmundo Murray, le Secrétariat de l’O.M.C., Le centre William Rappard, Genève, 2011.
  4. Olivier Feiertag, « Réguler la mondialisation : Albert Thomas, les débuts du BIT et la crise économique mondiale de 1920-1923 », Les Cahiers Irice, n°2, 2008, p. 142.
  5. Déclaration du Directeur du Bureau International du Travail, A. Thomas, au Conseil d’Administration, lors de la séance du 08.06.1920, dodis.ch/44559.
  6. bk.admin.ch/ch/f/pore/va/19200...
  7. Olivier Feiertag, « Réguler la mondialisation : Albert Thomas, les débuts du BIT et la crise économique mondiale de 1920-1923 », Les Cahiers Irice, n°2, 2008, p. 136.
  8. Discours d’Albert Thomas au Bedford College for Women de Londres, le 1er mars 1920, cité par : Olivier Feiertag, « Réguler la mondialisation : Albert Thomas, les débuts du BIT et la crise économique mondiale de 1920-1923 », Les Cahiers Irice, n°2, 2008, p. 152.
  9. Préface d’Albert Thomas, Henri Moro, La dépendance internationale, Ed. Victor Attinger, Paris – Neuchâtel, 1932, p. 8.
  10. Joëlle Kuntz, Edmundo Murray, le Secrétariat de l’O.M.C., Le centre William Rappard, Genève, 2011.
  11. Organisation Internationale du Travail, L’OIT: ses origines, son fonctionnement, son action, Genève, 21 mars 2005, p. 5.
  12. Lettre d’Albert Thomas à Guglielmo Ferrero, 8 janvier 1932, cité par : Denis Guérin, Albert Thomas au BIT, 1920-1932 De l’internationalisme à l’Europe, Euryopa, Genève, 1996, p. 9.
  13. Olivier Feiertag, « Réguler la mondialisation : Albert Thomas, les débuts du BIT et la crise économique mondiale de 1920-1923 », Les Cahiers Irice, n°2, 2008, p. 129.
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Adrien Gross
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Sep 14th, 2023
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