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L'allié de la Genève internationale: Cointrin Featured

Genève
Véronique Stenger
geneveMonde

Par Véronique Stenger

historienne, membre de la rédaction de geneveMonde.ch

L’histoire de l’aéroport de Cointrin est indissociable de celle de la Genève internationale et Cointrin en constitue aujourd’hui une expression matérielle forte aussi bien qu'un symbole. Au croisement des archives de la Société des Nations (SdN), des archives diplomatiques suisses et de la RTS, nous retraçons ici l’histoire de ces liens, entre pesée d’intérêts et prestige.

Un aéroport pour les besoins de la Société des Nations

Lorsque la SDN s’installe à Genève en 1920, la question de l’usage de l’aéroport pour le développement des activités de l’organisation se pose rapidement. Au milieu des années 1920, le Conseil de la Société des Nations avait ainsi demandé d’étudier les moyens à envisager pour faciliter les communications en temps de crise. De son côté, l’Assemblée générale de la SDN avait voté une résolution demandant que soit développé le réseau téléphonique de la SDN (1). C’est dans ce contexte de définition des besoins matériels de la SDN que des contacts sont établis avec les autorités genevoises pour discuter de la possibilité d’utiliser l’aérodrome de Genève.

Deux solutions sont alors envisagées : doter la SDN d’une piste d’atterrissage ou agrandir l’aérodrome de Genève. A cette époque, Cointrin n’était qu’une « prairie drainée propice au roulement des avions » (2). Le trafic aérien était alors limité à 4 départs et 4 arrivées d'avions par jour et l’aérodrome n’était ouvert qu’à la belle saison. De Genève, il était possible de se rendre à Munich, Budapest, Prague, Bruxelles, Paris et Londres.

Depuis 1927, des lignes étaient aussi assurées entre Genève, Marseille, Barcelone et Madrid (3). L’aérodrome était exploité par le Département des travaux publics du Canton de Genève, sous la surveillance de l’Office aérien fédéral à Berne. Le personnel sur site était composé d’un pilote chef de l’aérodrome; d'un aide du chef-pilote; d'un mécanicien; d'un manœuvre; de trois télégraphistes (TSF) et d'un gardien (4).

Afin de répondre aux besoins de la SDN, un projet d’agrandissement de l’aérodrome est envisagé dès 1927 et a impliqué le conseiller d’Etat genevois en charge des travaux publics à l’époque, Jean Boissonnas, Éric Drummond, Secrétaire général de la SDN, le Directeur de la Commission des Communications et du Transit de la Société des Nations, ainsi que le chef de l’aérodrome de Cointrin, le capitaine-aviateur Marcel Noël Weber. Pour l'Etat de Genève, le projet pouvait permettre de dynamiser le secteur de l’aviation et développer les services commerciaux de l’aérodrome.

Un comité international d’experts est alors créé pour finaliser le projet d’agrandissement. Il est composé d’un expert en aéronautique pour chacune des nationalités suivantes : Allemagne, Italie, France et Pays-Bas. Le 25 juillet 1927, ce comité se réunit une première fois pour élaborer des recommandations sur la base des propositions des autorités cantonales et d’un rapport de l’Office aérien fédéral de Berne. Dans ses conclusions, le comité a estimé que le projet d’agrandissement de Cointrin « aurait pour résultat de doter Genève d'un aérodrome comparable à ceux d'un grand nombre de villes européennes, encore qu'inférieur aux meilleurs aérodromes en service » (5).

La Société des Nations devait pouvoir utiliser l’aérodrome de Cointrin pour transporter les membres du Conseil entre les diverses capitales et Genève, ainsi que les courriers de ces délégués qui devaient être remis personnellement à leur gouvernement. En cas de crise, les avions de courrier de la SDN deviendraient des avions destinés exclusivement à la transmission rapide de documents au Conseil. La possibilité de faire passer Cointrin sous le contrôle de la SDN en cas de crise fut également envisagée, mais l’idée fut abandonnée pour des raisons militaires et de politique de neutralité (6). L’Office aérien fédéral avait également recommandé la construction d’un hangar spécial pour la SDN et la création d'un passage spécial aménagé pour l’usage exclusif des délégués de la Société des Nations : "Nous proposons l'achat d'une bande de terrain, à l'est du bâtiment d'administration actuel, destinée au service de la Société des Nations, de sorte que ces halles seraient placées sur le même alignement que les hangars actuels. Une sortie spéciale serait à recommander pour séparer le passage des délégués de la Société des Nations du trafic ordinaire." (7)

L’organisation de l’aérodrome de Genève pour les besoins de la Société des Nations allait considérablement perturber la vie autour de l’aérodrome. La piste d’atterrissage devant être prolongée au sud-ouest en direction de Meyrin, le chantier d’agrandissement exigeait la démolition d’une quarantaine de maisons et de fermes (8). Nous ne savons pas exactement ce qu’il advint de ce premier projet d’agrandissement, mais une chose est sûre : l’aéroport de Genève occupait une place centrale dans la stratégie de développement des activités de la SDN, plus encore peut-être que les services ferroviaires. Dès le début des années 1930, les lignes internationales se développent, grâce notamment à la création de la compagnie Swissair en 1931, et la Société des Nations en profite directement (9). Les premiers vols réguliers Genève-Paris sont assurés dès 1932. La SDN a même souscrit un abonnement avec Swissair, valable jusqu’en 1939. La guerre aura pour conséquence de suspendre les vols assurés par Swissair et Air-France qui intéressaient particulièrement la SDN.

Cointrin : une carte maîtresse de la diplomatie et de la coopération internationale

L’aéroport de Cointrin devient une carte maîtresse de la Genève internationale surtout après la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1945, Cointrin ne cesse de s’agrandir et de développer ses services et devient un véritable aéroport international. Dès 1947, les premiers vols Genève-New York sont organisés (10). Les transferts des fonctionnaires de l’ONU entre New York et Genève sont assurés par des vols commerciaux surnommés les « navettes de l’ONU » par les fonctionnaires et les gens de l’aéroport. Depuis les années 1950, l’ONU est devenue le principal «client» de Genève-Cointrin. L’aéroport continue par ailleurs de jouer son rôle dans le transport des documents importants, comme les accords du GATT adoptés lors de la conférence commerciale de l’ONU à Genève en 1947 et qui furent transportés dans des valises de l’aéroport de Genève-Cointrin à Londres (11).

L’aéroport développe aussi une véritable tradition d’accueil des personnalités de marque. Des services « spéciaux » sont mis en place très tôt pour répondre aux besoins de la coopération internationale. Dès les années 1950, sous l’impulsion du conseiller d’Etat genevois Louis Casaï, un Service du protocole pour accueillir les grandes personnalités et les chefs de gouvernement est mis en place. Ce type de services n’était pas particulier à l’aéroport de Cointrin. En Suisse, l’aéroport de Kloten avait également mis à disposition des personnalités politiques étrangères une salle réservée. Cependant, depuis la fin des années 1960, cette tradition d’accueil à Kloten avait beaucoup perdu de sa qualité. Certaines personnalités comme Hastings Kamuzu Banda, Président de la République du Malawi, ou Mahmoud Fawzi, assistant du Président Nasser pour les questions de politiques internationales, avaient ainsi fait part de leur étonnement du « manque de courtoisie » à l’aéroport de Kloten (12). Selon la direction de l’aéroport de Kloten, les autorités zurichoises se désintéressaient complètement de l’accueil des hôtes étrangers : "Du temps de M. le conseiller d’Etat zurichois Meyerhans, il en allait autrement. Souvent M. Meyerhans se rendait personnellement à l’aéroport pour accueillir les étrangers éminents à Zurich. Il attachait beaucoup d’importance aux «public relations». Après son départ, les autorités zurichoises ont changé complètement de ligne de conduite (13).

Il en allait tout autrement à l’aéroport de Cointrin, qui avait réservé une salle spéciale pour ses hôtes de marque, appelée «Salle du Conseil d’Etat». Selon le Service du Protocole, les personnalités de marque étaient accueillies par des représentants des autorités cantonales et fédérales à leur arrivée à Cointrin (14).

« Fuck you, fucking police ! » et autres incidents diplomatiques à Cointrin

Si les arrivées à Cointrin sont souvent l’occasion de grandes mises en scène de la diplomatie suisse, faites de poignées de main, de discours, d’échanges de cadeaux et d’écoutes des hymnes nationaux, la venue de certaines personnalités controversées pouvait mettre l’aéroport de Cointrin sous haute tension. Tel fut le cas lors de la visite du Shah d’Iran en 1972. Atterrissant d’abord à Kloten, le Shah accueille ses hôtes avec une boutade : « Tiens, Zurich est encore intacte ; les terroristes ne l’ont pas fait sauter ! » (15). Les relations diplomatiques entre l’Iran et la Suisse s’était détériorées depuis la fin de années 1960. A Genève, des mesures de sécurité supplémentaires autour de l’aéroport ont dû être mises en place, du fait de possibles manifestations et heurts dans les rues genevoises (16).

Dans un tout autre registre, la rencontre entre le Président Georges W. Bush et le Président syrien Afez El Assad à Genève, le 23 novembre 1990, provoqua une série d’incidents entre la police genevoise, les journalistes américains et le service de sécurité du président Bush. L’arrivée du Président Bush à Cointrin avait été mal préparée, les informations parvenant au compte-gouttes aux services de police. Selon Gilbert Pannatier, officier de police chargé de l’aéroport, les « collègues américains désiraient assurer seuls la sûreté du président Bush sur le territoire helvétique ». Son expérience, notamment lors des visites des présidents Carter et Reagan à Genève, ne lui laissait pas espérer beaucoup de coopération de la part des services de sécurité américains. Du côté des journalistes américains, ceux-ci auraient ignoré les directives de la police et du Service de sécurité en quittant l’estrade qui leur était réservée pour s’amasser vers l’avion du Président Bush. Ni les journalistes, ni les services de sécurité américains n’étaient badgés et au moment de la descente de l’avion du président Bush, des heurts eurent lieu entre les journalistes américains et la police genevoise. L’un des journalistes aurait ainsi insulté l’un des gardes en criant : « Fuck you, fucking police ! » (17).

Le « fardeau de l’aéroport »

Depuis son existence l’aéroport n'a cessé de s'agrandir et de développer ses services permettant à la Genève internationale de prospérer. Mais l’aéroport de Cointrin constitue aussi une charge financière importante. Si en 1927 on évoqua l’idée d’une participation financière de la SDN aux travaux d’agrandissement et d’entretien de l’aéroport de Genève, la charge financière liée au développement de la Genève internationale au cours des années qui ont suivi a essentiellement reposé sur les collectivités publiques du canton de Genève. La présence des organisations internationales a certes des retombées économiques mais ne compense pas le coût des infrastructures et le manque à gagner fiscal.

Les rapports entre le Conseil fédéral et Genève à ce sujet ont fait l’objet de plusieurs tentatives d’arbitrage au cours du temps. Ce fut notamment le cas dans les années 1990, à un moment où la question de la dette publique était devenue une thématique importante dans la presse. Réunies une première fois en 1989, deux délégations du Conseil fédéral et du Conseil d’Etat genevois se rencontrent une nouvelle fois le 28 novembre 1991 à Berne, pour discuter des problèmes que suscitent l’extension des activités internationales à Genève et envisager la possibilité d’une subvention de la Confédération (18). A cette occasion, les représentants de Genève évoquent le « fardeau de l’aéroport » et ceci malgré les retombées économiques des activités de la Genève internationale. Le conseiller d’Etat Olivier Vodoz déclare ainsi : « Genève, en accueillant des organisations et rencontres internationales, accomplit une tâche de politique étrangère qui incombe à la Confédération. Genève en supporte cependant la charge seule. Il s'agit donc de revoir l'ensemble des relations financières entre la Confédération et le Canton » (19).

Avec plus d'une vingtaine d'organisations internationales au début des années 1990, une centaine d'organisations non gouvernementales et quelque 30 '000 internationaux, Genève abrite alors davantage de rencontres et de conférences internationales que New York. Genève était devenue une capitale internationale incontournable et selon les autorités genevoises il était temps que Berne prenne la mesure de la contribution de Genève à la politique étrangère suisse. Au-delà des questions d’arbitrages financiers classiques dans les rapports entre les cantons et la Confédération, l’histoire est intéressante car elle témoigne de la stratégie des autorités genevoise d’utiliser les services fournis aux organisations internationales comme levier dans les négociations avec la Confédération.

L’histoire de la Genève internationale est ainsi étroitement liée à celle du développement de la Ville, de ses services et de son aéroport. Les autorités cantonales ont consenti à des efforts considérables pour permettre aux organisations internationales de s’installer à Genève et se développer, mais leur présence constitue aussi un défi en termes organisationnels et matériels.

Ces liens entre la Genève internationale et l’aéroport de Cointrin sont d’une importance capitale quels que soient les aléas de l’aéroport lui-même, de ses rapports avec l’aviation civile, avec la compagnie Swissair, disparue en 2002, ou encore ses relations avec l’aéroport de Kloten. Cointrin-Genève a et aura toujours toute son importance du fait de ses liens historiques avec la Genève internationale.

Véronique Stenger

Références:

  1. Pierre-Etienne Bourneuf, Genève, Berceau de la Société des Nations, Genève, Nations Unies, 2022, p. 83.
  2. "Communications with Geneva in times of emergency - Confidential correspondence concerning Cointrin Aerodrom". Archives de la Société des nations. Genève. On trouve des récits sur l’aéroport de Cointrin sur notreHistoire.ch : notrehistoire.ch/entries/0lyYK... et notrehistoire.ch/entries/JN9Yd...
  3. Rapport de l’Office fédéral aérien, in "Communications with Geneva in times of emergency - Confidential correspondence concerning Cointrin Aerodrom". Archives de la Société des nations. Genève.
  4. Ibid.
  5. Rapport du comité d’experts, in "Communications with Geneva in times of emergency - Confidential correspondence concerning Cointrin Aerodrom". Archives de la Société des nations. Genève.
  6. Lettre de Karl Scheurer, 31 octobre 1927. Dodis.ch/45362. Archives fédérales suisses, Berne.
  7. Rapport de l’office fédéral aérien, in "Communications with Geneva in times of emergency - Confidential correspondence concerning Cointrin Aerodrom". Archives de la Société des nations. Genève.
  8. Lettre de Boissonnas à Haas, 21 octobre 1927. In "Communications avec Genève en tant de crise. Correspondance confidentielle concernant l’aérodrome de Cointrin". Archives de la Société des Nations, Genève.
  9. Pierre-Etienne Bourneuf, Genève, Berceau de la Société des Nations, Genève, Nations Unies, 2022, p. 83.
  10. 100 Ans Genève Aéroport, Genève, Slatkine, p. 6.
  11. GATT-Abkommen. Stiftung Schweizer Filmwochenschau (1942-1975) (1940-1976). Dodis.ch/61817. Archives fédérales suisses, Berne.
  12. Note du Service du Protocole à Monsieur le Chef du Département Politique, 2 octobre 1967. Dodis.ch/32906. Archives fédérales suisses, Berne.
  13. Ibid.
  14. Sur l'histoire du Service du Protocole voir genevemonde.ch/entries/AVkz9jD...
  15. Note du Service du Protocole à Monsieur le Chef du Département, 14 juin 1972. Dodis.ch/36626. Archives fédérales suisses, Berne.
  16. genevemonde.ch/entries/yYAKo43...
  17. Rapport de l’agent Garde O. Bopp, 26 novembre 1990. Dodis.ch/56828 Archives fédérales suisses, Berne.
  18. Rencontre entre une délégation du Conseil fédéral et une délégation du Conseil d'Etat de la République et Canton de Genève du 15.11.1989: mise en oeuvre du suivi. Beschlussprotokolle des Bundesrates April 1990 (3 Bände) (1990–1990). Archives fédérales suisses, Berne.
  19. Intervention du Conseiller d’Etat Vodoz in Relations Suisse, Genève, Confédération et O.I., vol. IV (1992–1992) . Archives fédérales suisses, Berne.
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