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Genève, berceau (secret) du premier cartel mondial Featured

Pascal Praplan

Dans un roman culte paru en 1973, Gravity’s Rainbow de Thomas Pynchon, une ampoule électrique immortelle surnommée Byron se heurte à la vindicte d’un discret cartel industriel du nom de Phoebus. Comme l’ampoule dépasse la durée de vie prévue, «le Comité des anomalies incandescentes envoie un tueur à gages pour éliminer Byron» (1). Aussi farfelue qu’elle puisse paraître, l’anecdote attire l’attention de chercheurs (2) qui savent que le fameux auteur mélange souvent la réalité et la fiction.

De fait, le cartel Phoebus d’ampoules électriques a bel et bien existé. Et c’est à Genève qu’il est très discrètement né, le 23 décembre 1924 (3). Cette rencontre initiale réunit les managers des plus grandes manufactures d’ampoules, l’allemande Osram, la hollandaise Philips, la française Compagnie des Lampes, la japonaise Tokyo Electric et l’américaine General Electric (à travers des filiales d’outre-mer pour échapper aux lois antitrust) (4).

Obsolescence programmée ?

Il y a, au goût de ces grandes entreprises, trop d’acteurs sur le marché de l’ampoule électrique. Phoebus (autre nom d’Apollon, dieu du soleil) procède donc au partage de ce marché mondial, «chaque zone nationale ou régionale se voyant assigner ses propres fabricants et ses quotas de production. C’était le premier cartel de l’histoire à jouir d’une portée vraiment mondiale.» (5)

La charte constitutive de Phoebus assure que le cartel est créé pour accroître «l’efficacité de l’éclairage électrique et l’utilisation de la lumière au profit du consommateur» (6). Il parvient effectivement à harmoniser le format des douilles d’ampoules, mais il s’attaque à une autre dimension du marché, la longévité des ampoules qui, à force de progrès techniques, atteint à l’époque des milliers d’heures d’incandescence (7). C’en est trop pour la profitabilité des entreprises concernées.

Amendes salées

A travers un groupe de travail intitulé «le Comité des 1000 heures de vie», ces entreprises travaillent alors à raccourcir la longévité des ampoules. Elles signent un accord à la fin des années 1920 pour que les usines soumettent des échantillons de lampes à un laboratoire suisse. Entre 800 et 1750 heures, les entreprises peuvent vendre leur production sans amende. Mais entre 1750 et 2000 heures, l’amende est de 20 francs suisses par lot de 1’000 ampoules vendues. Et à 3000 heures, l’amende passe à 200 francs… (8)

Même si quelques tricheries eurent lieu, l’accord a globalement marché, puisque d’une moyenne de 2500 heures avant l’intervention de Phoebus, la durée de vie n’était plus que de 1200 dix ans plus tard. Pis, même si le cartel est dissout avec la Deuxième Guerre mondiale en 1940, ses acteurs étant des deux côtés du front, son héritage lui survit puisqu’aujourd’hui encore, la vie moyenne d’une ampoule incandescente est de 1000 à 2000 heures. «Plus généralement, argumente Stephen Mihm, la stratégie d’une obsolescence planifiée dont Phoebus fut la pionnière est devenue la norme dans toute l’économie de consommation.» (9)

A ce jour, les industriels concernés s’élèvent fermement contre cette interprétation de leur cartel. Ainsi Christophe Bresson, directeur de la communication chez Philips Lighting France, affirmait-il en 2013 que les ampoules longue durée que l’on fabriquait à l’époque était une énormité en termes de dépense énergétique : «Pour faire durer la lampe il fallait grossir le filament, on consommait plus d’électricité pour une lumière moins importante. Les lampes duraient trois ou quatre fois plus longtemps, mais l’efficacité énergétique était divisée par deux.» Reste que le secret dont a été entourée toute cette histoire laisse songeur…

  1. Jean Kumagai, « The Story Behind the Story Behind ”The Great Lightbulb Conspiracy” », IEEE Spectrum: 2014 (spectrum.ieee.org/the-story-be...)
  2. Dont l’historien Markus Krajewski, qui travaillera et révélera l’histoire de Phoebus.
  3. Les journaux locaux de l’époque ne font aucune mention de cette naissance et de ses activités.
  4. Stephen Mihm, Bloomberg, 2022 (bloomberg.com/opinion/articles...).
  5. Markus Krajewski, The great lightbulb conspiracy: the Phoebus cartel engineered a shorter-lived lightbulb and gave birth to planned obsolescence (abstract), IEEE spectrum: 2014 (edoc.unibas.ch/37984)
  6. Stephen Mihm, op. cit.
  7. La fameuse « ampoule centenaire », installée en 1901 dans une caserne de pompier de Livermore en Ohio, a fêté sa millionième heure d’incandescence en juin 2015 (oldest.org/technology/light-bu...).
  8. Stephen Mihm, op. cit
  9. Ibidem, traduction par nos soins.
  10. LeMonde.fr, 12 novembre 2013 (lemonde.fr/blog/alternatives/2...)
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Pascal Praplan
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Jun 29th, 2023
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