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Le jour où le Japon préféra la Mandchourie à la SdN Featured

Pascal Praplan

Photo de couverture: Kenkichi Yoshizawa, qui sera ministre des Affaires étrangères du Japon du 14 janvier au 26 mai 1932, à droite sur cette image prise la sortie de l'assemblée de la Société des Nations du 10 septembre 1930. Coll Rol/Devred

En quelques lignes, le journal le Temps de l’époque résume la situation : le Japon «sait que la Chine (en guerre civile, ndlr) ne peut rien par elle-même, que la Russie soviétique est réduite […] à une totale impuissance militaire, que la carence du pouvoir paralyse les Etats-Unis, que les puissances européennes sont aux prises avec leurs propres difficultés qui leur interdisent toute aventure lointaine.» (1) L’Empire du Soleil levant a donc des coudées impériales franches, en ce début des années 1930, surtout qu’il ne peut, selon son ministre des Armées, «loger sa population grandissante sur son petit territoire. [Il] doit aller chercher les ressources dont il a besoin sur le continent asiatique…» (2)

Du reste, le Japon le fait déjà depuis la fin de la guerre russo-japonaise (1904-1905), particulièrement en Mandchourie, avec des investissements massifs et des traités qui lui donnent dans la région, par ailleurs «zone tampon» avec l’URSS et «grenier de la Chine», «des privilèges économiques et administratifs probablement introuvables ailleurs dans le monde». De fait, le Japon exerce sur de larges territoires concédés une souveraineté presque totale : à travers le South Manchourian Railway qu’il possède, il administre les territoires du chemin de fer dont des villes importantes où elle contrôle la police, les impôts, l’éducation et les services publics. Il maintient de plus «des forces armées dans de nombreuses régions du pays.» (3)

L’incident de Mukden

Japon et Chine sont tous deux membres de la Société des Nations (SdN). Les trois provinces de Mandchourie sont reconnues internationalement comme chinoises. La Chine déchirée tente à l’époque de réaffirmer son autorité sur l’entier de son territoire. Les tensions entre les deux pays se multiplient, jusqu’à ce 18 septembre 1931, où une charge de dynamite explose à côté de la ligne du South Manchurian Railway près de Mukden (actuelle Shenyang). Les rails ne semblent que peu ou pas endommagés, puisqu’un express traverse l’endroit sans problème quelques instants après l’explosion.

L’incident prend tout de même des proportions hors du commun, le Japon le prenant comme prétexte pour mener sur le champ des opérations militaires d’envergure et in fine envahir la Mandchourie. A la SdN, que la Chine interpelle dès le 23 septembre (4), on s’accuse de part et d’autre de l’ attentat» et autres violences, même si la plupart des historiens y voient l’œuvre d’agents provocateurs japonais. Le rapport Lytton, de la commission ad hoc de la SdN qui enquêtera sur place, ne pointera personne du doigt, mais en donnant les deux versions des faits, soulignera que les Japonais avaient «un plan soigneusement préparé» pour les hostilités, alors que les Chinois n’avaient «aucun plan pour attaquer les troupes japonaises» et «ont été surpris par l’attaque japonaise» (5).

Les envahisseurs sont en Mandchourie pour rester. Ils ne démordront pas de leur droit à y être, avec toujours les mêmes arguments, «légitime défense», «pacification de la région», «protection des investissements japonais»… entrecoupés de déclarations lénifiantes. Durant les mois qui suivent, les escarmouches militaires, attaques de train, bombardements et autres actes de guérilla se multiplient, au grand dam de la SdN qui agace l’Empire du soleil levant par ses velléités d’enquêtes et de médiation. Au début octobre 1931 déjà, la presse note que «l’opinion japonaise demande la sortie [de leur pays] de la S.d.N. (6)

État fantoche

En Mandchourie même, le Japon continue d’avancer ses pions. Les autorités militaires nippones chassent les représentants du gouvernement local chinois et les remplacent par «des semblants de gouvernements entièrement à leur dévotion, falsifient et contrefont maintenant des titres fonciers et des licences minières en faveur des Japonais.» (7) Des exodes massifs de Japonais sont organisés et le 18 février 1932, «l’État du Mandchoukouo est officiellement proclamé par l’armée du Kwantung ¬ division de l’armée japonaise» (8), un État tellement assujetti au Japon qu’il se voit souvent traité d’ «empire vassal» ou d’ «État fantoche».

En septembre de la même année, le Japon reconnaît officiellement l'Etat mandchou. La Chine interpelle alors les grandes puissances et la SdN «pour violation de [ses] droits territoriaux» (9). A Genève, on s’active. Le rapport de la Commission Lytton, constituée pour enquêter sur l’incident de Mukden, tombe en octobre 1932, concluant que la Mandchourie devrait retourner sous la souveraineté chinoise, avec des garanties pour les droits contractuels japonais. La Commission – ad hoc – des XIX de la SdN reprend ces arguments et des discussions sans fin s’engagent, avec des Japonais inflexibles. Fin février 1933, l’Empire nippon est condamné «à l’unanimité des membres du Conseil et la majorité des voix de l’Assemblée» de la Société des Nations (10). Trois jours plus tard, le pays signifiera son retrait officiel de l’organisation – mais restera en Mandchourie jusqu’en 1945 ! (11)

  1. Cité par la Gazette de Lausanne du 6 janvier 1933, p.4.
  2. Araki Sadao, cité par Yoshizawa Tatsuhiko, « The Manchurian Incident, the League of Nations and the Origins of the Pacific War », in The Asia-Pacific Journal, volume 5, no 12, décembre 2007 (apjjf.org/-Yoshizawa-Tatsuhiko...). Traduction par nos soins.
  3. League of Nations, Appeal by the Chinese Government, Report of the Commission of Enquiry (rapport de la Commission Lytton), Genève: 1er octobre 1932, pp-37-39. Traductions par nos soins. On trouvera ce rapport sous tile.loc.gov/storage-services/...
  4. Journal de Genève du 23 septembre 1931, p.4.
  5. League of Nations, op. cit., p. 71.
  6. Gazette de Lausanne du 17 octobre 1931, p.4.
  7. Note du représentant chinois à la SdN, Journal de Genève du 13 octobre 1931, p.2.
  8. Alice Hérait, Vie et mort du Mandchoukouo (1932-1945), Asialyst, 17 septembre 2017 (asialyst.com/fr/2016/07/25/vie...)
  9. Gazette de Lausanne du 16 septembre 1932, p.2.
  10. Journal de Genève du 25 février 1933, p.10.
  11. Ils en seront chassés par l’invasion soviétique.
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Pascal Praplan
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May 24th, 2023
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