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Les "marchands de paix" à Genève Featured

June 21st, 2023
Genève
geneveMonde

Le Congrès mondial de la Chambre de commerce internationale qui se tient à Genève du 21 au 23 juin 2023 est l’occasion de revenir sur l’histoire de cette ONG qui depuis 1919, date de sa création, œuvre à la défense du capitalisme global. C'est aussi l'occasion de mettre en lumière le rôle significatif qu'ont joué Genève et la Suisse dans le développement de la diplomatie des affaires tout au long du XXe siècle.

« La paix mondiale par le commerce mondial »

La CCI a été fondée en 1919 à Atlantic City aux États-Unis. On doit cette initiative à une poignée d’hommes d’affaires américains membres de la Chambre de commerce américaine, préoccupés par l’ampleur des problèmes économiques et financiers à résoudre par suite de la guerre (1). Au cœur du projet on trouve ainsi le président de la Standard Oil Company, M.Bedford, et le président de la Chambre de commerce américaine Harry A. Wheeler. Plusieurs pays furent représentés à Atlantic City en 1919 : la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et la Belgique.

Une conviction anime les délégations à Atlantic City, que la guerre empêche la prospérité du monde des affaires. Ils défendent alors la paix, à travers la prospérité des entreprises. S’adressant devant le premier Congrès de la CCI organisé à Londres en 1921, M. Bedford déclare :

« Les nations ne peuvent pas être heureuses et satisfaites tant qu'elles ne seront pas en paix et en paix stable avec le reste du monde ; de même les entreprises économiques ne peuvent prospérer tant que la paix et l'ordre ne sont revenus dans les divers Etats » (2).

L'objectif de l'organisation, composée d’hommes politiques, de chefs d'entreprise, de banquiers et d’économistes, apparaît alors clairement. Il s’agit de mettre de l’ordre, de fixer des règles communes pour l’ensemble des entreprises, tout en défendant le libre-échange. La CCI, dont les membres se désignent eux-mêmes comme des "marchands de paix", adopte à Londres comme devise : « la paix mondiale par le commerce mondial » (3).

Genève au cœur de la diplomatie des affaires

Le Congrès qui s’ouvre à Genève aujourd’hui s’inscrit dans une histoire longue de relations tissées avec les organisations internationales à Genève qui remonte au début du XXe siècle. La création de la Société des Nations offre l’opportunité à ces « marchands de paix » de bénéficier d’un forum permanent dans lequel défendre leurs idées sur le libéralisme. Genève devient ainsi le lieu de rencontres et d’échanges entre hommes d’affaires et diplomates venus du monde entier. Des liens de collaboration et d’échanges avec la SDN s’établissent dès 1923. La CCI joue surtout le rôle de consultant économique pour la Société des Nations et la Suisse participe à ce mouvement à travers son Comité suisse, fondé en 1922 par le radical zurichois John Syz (4). A cette époque, l’un des problèmes majeurs dans les relations internationales économiques est celui des réparations de guerre. La CCI contribue à la résolution de ce problème en donnant naissance à la Commission Dawes lors de son Congrès de Rome en 1923. L’autre contribution importante de la CCI a été la création d’une cour internationale d’arbitrage en 1923 sous l’impulsion du français Etienne Clémentel, premier président de la CCI.

La CCI et les organisations internationales après 1945

Quelques travaux sur l’histoire de la CCI insistent sur le rôle central qu’elle a joué dans la création des organisations internationales après 1945. Son rôle dans la résolution des épineux problèmes commerciaux de l’entre-deux-guerres, ses succès diplomatiques, son analyse des crises, son expertise et ses relations étendues avec la SDN et le monde politique font qu’on ne peut en effet ignorer son influence. Après la Seconde Guerre mondiale, la CCI participe activement aux réunions qui aboutissent à la création de la Charte des Nations Unies en 1945. Ses travaux ont aussi inspiré l’idée du GATT et elle bénéficie d’un statut de consultant au sein du Conseil économique et social de l’ONU depuis 1946 (5).

Les « marchands de paix » suisses

La Suisse participe activement à cette diplomatie des affaires et fait entendre sa voix dans les organisations internationales. Plusieurs personnalités ont ainsi représenté les intérêts commerciaux de la Suisse à la CCI et à l’ONU tels que Michael Kohn, le "pape" de l'atome suisse; Arthur Dunkel, directeur général du GATT entre 1980 et 1993; Helmut Maucher, directeur de Nestlé entre 1990 et 1997; et Maria Livanos Cattaui, du Forum économique mondial de Genève (6). Signe de ces relations privilégiées, le premier congrès de la CCI après la Seconde Guerre mondiale se tient à Montreux, en présence de Philippe Etter, président de la Confédération suisse.

Le premier document douanier international créé à Genève

Genève, et plus précisément sa Chambre de commerce, troisième plus ancienne chambre de commerce de Suisse fondée en 1885, a aussi été un acteur important pour le développement de pratiques et de règles commerciales internationales. C’est ainsi sur l’initiative de son directeur, Charles Aubert, qu’est adopté en 1956 le premier document douanier international, permettant de faciliter les échanges commerciaux entre les pays.

La fin d’un âge d’or

Si après la guerre, le réseau international des chambres de commerce se renforce avec la création en 1951 du Bureau international des chambres de commerce et l’organisation en 1955 d’un congrès à Tokyo (7), la CCI peine à convaincre les pays en voie de développement des bienfaits du libéralisme économique. Le commerce international, loin d’améliorer leur bien-être économique, met au contraire leur économie nationale en danger, en excluant notamment les entreprises indigènes.

A cette constatation s’ajoutent, dans les années 1970, les critiques sur l’impact environnemental et le manque d’éthique des activités commerciales des pays industrialisés. La poursuite sans entrave du capitalisme, défendue par la CCI, est dénoncée par la société civile comme une source de danger pour la santé et la sécurité des populations. La CCI perd alors globalement de son influence. En 1997, lorsqu’Helmut Maucher, président de Nestlé, prend la présidence de la CCI, il cherche à remettre l’organisation sur le devant de la scène internationale et organise dans ce contexte le premier ICC Geneva Business Dialogue en 1998, dont vous pouvez voir un extrait ci-dessous, retrouvé dans les archives de la RTS.

Une influence retrouvée sous l’autorité morale de l’ONU

En réponse aux critiques qui lui sont adressées, la CCI, en quête de légitimité, décide à partir des années 1970, de renforcer sa présence au sein des organisations internationales et s’associe étroitement aux activités de l’ONU en matière de régulation des activités des entreprises multinationales, tout en cherchant à en limiter la portée (8). Si dans ses déclarations, la CCI s’engage à respecter les normes fondamentales en matière de droits de l’homme, de protection de l’environnement et de droits du travail, cet engagement repose largement sur le bon vouloir des entreprises. L’association avec les programmes de développement de l’ONU lui confère toutefois l’autorité morale qui lui fait défaut et les multinationales ont su user de cette autorité pour renverser le rapport de force avec les États en leur faveur (9).

En conclusion, si la CCI a dû s’adapter aux revendications des sociétés en matière d’environnement et de justice sociale, sa mission originelle de voir l’économie capitaliste s’enraciner dans les moindres recoins des régions du monde demeure inchangée. Elle apparaît toutefois aujourd’hui plus que jamais en contradiction profonde avec le besoin actuel d’une transformation radicale de l’économie pour lutter contre les menaces climatiques. Ce n’est donc sans doute pas à Genève au Congrès mondial de la CCI qui s’ouvre aujourd’hui que soufflera un vent de révolution. Au-delà du tapage médiatique, cette rencontre signifie surtout « it’s business as usual ».

Véronique Stenger pour geneveMonde.ch

Références:

  1. Shane R. Tomashot, Selling Peace: The History of the International Chamber of Commerce, 1919-1925. History Dissertation, Georgia State University, 2015, pp. 1-2.
  2. George Ridgeway, Merchants of Peace; Twenty Years of Business Diplomacy Through the International Chamber of Commerce, 1919-1938, Columbia university press; First Edition (January 1, 1938).
  3. Dominic Kelly, “The International Chamber of Commerce,” New Political Economy 10, n°2 (2005): 259–271, p. 261.
  4. Marianne Härri: "Syz, John", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 28.03.2012, traduit de l’allemand. Online: hls-dhs-dss.ch/fr/articles/003.... Consulté le 20.06.2023.
  5. Dominic Kelly, “The Business of Diplomacy: The International Chamber of Commerce meets the United Nations”, CSGR Working Paper No. 74/01, May 2001, p. 12.
  6. icc-switzerland.ch/images/FINA...
  7. ibid.
  8. afri-ct.org/wp-content/uploads...
  9. ibid.
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