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Pierre Auger nous parle de l'essor de la "Big Science"

December 23rd, 1986
geneveMonde

Dans un entretien accordé à Espace 2 (RTS) et réalisé le 23 décembre 1986, Pierre Auger (1899-1994), physicien français, directeur du département des sciences exactes et naturelles de l'UNESCO entre 1948 et 1954 et l'un des pères fondateurs du CERN, revient sur l'histoire des grandes avancées scientifiques qui ont marqué la physique moderne depuis la fin du XIXe siècle. Ces découvertes ont contribué à l'essor de la "Big science" pendant la Seconde Guerre mondiale et qu'incarne à sa manière le CERN, créé en 1954.

L'Europe et la "petite révolution" de la science nucléaire au début du siècle

Installé à Paris, où il anime une émission de vulgarisation scientifique, Pierre Auger raconte son parcours de physicien dans une interview réalisée par le journaliste suisse Urs Gfeller.

Né en 1899 à Paris, Pierre Auger incarne la jeunesse étudiante du début du siècle, passionnée de physique. Il intègre l’École normale supérieure, comme naturaliste, avant de poursuivre des études de physique atomique à la faculté des sciences de l'Université de Paris entre 1919 et 1922. Son désir d’étudier la physique était, comme il le dit, né des découvertes atomiques faites par Einstein ou encore Niels Bohr à la fin du 19ème siècle et au début du XXe siècle. Sous la direction de Jean Perrin (futur prix Nobel de physique en 1926), Pierre Auger développe ses recherches sur l’atome, les électrons et les rayons cosmiques. On lui doit deux découvertes importantes: "l'effet Auger" - nom donné au processus physique découvert par Auger et qui consiste en l'émission par des atomes de ce qu'on appelle des électrons Auger - et la découverte des grandes gerbes de rayons cosmiques qui produisent une énergie correspondant à un million de fois le milliard de volt.

A cette époque, la science atomique était un domaine d'étude particulièrement dynamique et attirait de nombreux jeunes chercheurs. Auger se souvient que son laboratoire se trouvait à côté de celui de Pierre et Marie Curie. « Les travaux que j'ai faits se faisaient à l'Université. Nous n'étions pas isolés, les physiciens étaient au milieu de la communauté scientifique ». ll évoque les travaux d'Irène et Frédéric Joliot Curie et l'engouement général du public pour les découvertes scientifiques, en particulier les rayons radioactifs et leur application en médecine. Or pour les physiciens la vraie préoccupation restait, comme le rappelle Auger, de comprendre la nature de l'atome.

Une science "hors de proportion"

"Les laboratoires sont devenues de très grandes institutions". Pierre Auger revient sur les transformations des pratiques de la science nucléaire après la Seconde guerre mondiale. Les découvertes de la physique vont exiger des instruments de grande taille pour la production de hautes énergies et la mise en place de grandes institutions au détriment des petits laboratoires de recherche. Deux disciplines contribuent à l'avènement de la "Big science" : la science atomique et la recherche spatiale.

Ces disciplines exigent par ailleurs des moyens techniques, humains et financiers qu'un seul État ne peut plus, à l'exception des États-Unis et de l'URSS, porter à lui tout seul. Selon Auger, une prise de conscience en Europe sur la nécessité de construire des institutions supranationales de la recherche nucléaire a émergé dès les années 1930. En 1938, année de la découverte de la fission nucléaire par Hahn et Strassmann, se tient à Lausanne une première réunion de scientifiques et d'administrateurs, où est discuté pour la première fois un projet d'institution européenne de la recherche nucléaire. Puis en décembre 1951, une première résolution soumise par le physicien américain Isidore Rabi est votée à l'UNESCO, qui ouvre la voie à la création d'une institution européenne de la recherche nucléaire (1). Deux mois plus tard, 11 pays signent un accord établissant le conseil provisoire - l'acronyme CERN est né.

Concrètement, le projet devait consister, sur la proposition d'Auger, en la construction d'un accélérateur de particules géant. Ce projet, loin de faire l'unanimité, suscitait de nombreuses craintes. Certains savants étaient opposés à la création d'un accélérateur de particules de taille importante, qu'ils considéraient "hors de proportion". Auger rappelle aussi que "des organismes tels que la Croix-Rouge par exemple et d'autres avaient peur, peur de l'atome".

Six après Hiroshima et Nagasaki, le spectre d'une annihilation de la civilisation par la bombe atomique planait encore. Auger explique que "Hiroshima a failli être une catastrophe pour le CERN". Beaucoup considéraient le CERN, fondé officiellement en 1954, comme une sorte de monstre. Et c'est notamment grâce aux efforts de Pierre Auger que le projet verra finalement le jour. "J'ai réussi à regrouper suffisamment de bonnes volontés pour qu'en 1953 et 1954 le CERN [soit] créé et ratifié". Il faudra encore surmonter l'opposition organisée autour de la gauche communiste genevoise et de quelques personnalités, dont William Emmanuel Rappard, avant que l'installation du CERN à Genève ne soit acceptée par les Genevois suite à un référendum organisé le 29 juin 1953.

L'espace, l'autre aventure

L'autre domaine qui a contribué au développement de la "Big science" en Europe est la recherche spatiale. Depuis la fin des années 1950, et surtout après le lancement réussi du satellite soviétique Spoutnik 1 le 4 octobre 1957 par la fusée R-7, plusieurs états européens, dont la Suisse, ont souhaité lancer un programme de coopération spatiale européenne (2).

"Je m'en suis occupé personnellement, en quittant l'UNESCO, je partais à la retraite". Pierre Auger reprend la direction du service d'aéronomie, fondée par le CNRS, en 1958. En 1959, il soutient la création du Comité des Recherches spatiales proposé par Roger Seydoux, directeur général des affaires culturelles et techniques au ministère des Affaires étrangères à Paris. C'est enfin sur son initiative que les représentants d'une dizaine de pays européens décident de créer un organisme commun pour la recherche spatiale : l'E.S.R.O. (Organisation européenne pour la recherche spatiale), projet également soutenu par la Suisse. La surveillance du globe, l'étude des différences de gravitation, la mesure très précise du niveau des océans et plus généralement la connaissance fine du globe terrestre sont quelques-unes des avancées techniques et scientifiques rendues possibles par le développement de la science spatiale.

Véronique Stenger

Photo de Pierre Auger, copyright ESA

Références:

  • Bruno Strasser et Frédéric Joye, «L’atome, l’espace et les molécules : La coopération scientifique internationale comme nouvel outil de la diplomatie helvétique (1951-1969)», Relations Internationales, 121, 2005, p.59-72.

Pour aller plus loin:

  • Dominique Pestre, «L’organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) : Un succès politique et scientifique», Vingtième siècle. Revue d’Histoire, 4, 1984, pp. 65-76.
  • Dominique Pestre, Studies in CERN History. Préhistoire du CERN: La creation d'un Conseil de Représentants des Etats Européens décembre 1951 - février 1952. CERN, Genève, 1984.
  • cds.cern.ch/record/154499/file...
  • John Kridge, Studies in CERN History. Some Socio-Historical Aspects of Multi-institutional Collaborations in High-Energy Physics at CERN between 1975 and 1985. CERN, Genève, 1991.
  • cds.cern.ch/record/232756/file...
  • Antoine Fleury: "Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN)", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 24.02.2011. Online: hls-dhs-dss.ch/fr/articles/026..., consulté le 14.07.2022.
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