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La Société des Nations à l'heure soviétique Featured

Pascal Praplan

Illustration de couverture: Maxim Litvinoff, ministre des Affaires étrangères de l'Union Soviétique, à Genève, le 3 décembre 1927. Gallica

Ils ne pouvaient ignorer la chose, Aloïs Derso et Emery Kelèn, les deux caricaturistes attitrés de la Société des Nations : le 18 septembre 1934, l’Union soviétique est accueillie au sein de la SdN comme membre permanent du Conseil. Et vu que nos deux illustrateurs doivent concocter une illustration pour le menu du traditionnel déjeuner de l’Association des journalistes qui a lieu le lendemain, ils n’hésitent pas à y forcer le trait « russe » jusqu’à… la caricature.

notreHistoire
Menu de l'Hôtel des Bergues  à l'occasion du repas des journalistes auprès de la SDN. Coll. P. Audeoud
1934
Menu de l'Hôtel des Bergues  à l'occasion du repas des journalistes auprès de la SDN. Coll. P. Audeoud

Hormis les boissons et les mets, tout a trait à l’événement historique. Derso et Kelèn s’amusent à translittérer en caractères cyrilliques «déjeuner de la presse» en tête de l’image, et traduisent le mot «menu» en russe. A l’arrière-plan, ils esquissent un paysage qui se veut soviétique, tout comme l’habillement de presque tous les personnages, acteurs majeurs de cette entrée de l’URSS à la SdN, dans des postures évocatrices de leur rôle à l‘époque d’un jeu fort complexe d’alliances internationales.

Une Miss Genève en tenue légère

La seule femme de l’affaire, au centre, est une accorte « Miss Genève », qui porte sur la tête une kokoshnik (tiare souvent associée au mariage) et une robe de danse traditionnelle plutôt... transparente. Elle coule un regard engageant vers son partenaire de kazatchok, Maxim Litvinov, commissaire soviétique aux affaires étrangères, en grand uniforme de parade (Derso et Kelèn lui collent malicieusement un marteau et une faucille en pendentif).

Même si la réception du « ministre » russe à la SDN est plutôt froide (1) , c’est un jour historique pour cet artisan inlassable du rapprochement de l’URSS avec l’Occident et fervent défenseur de la sécurité collective à la SdN… (2) Avec Miss Genève, sur l’affiche, il danse avec un enthousiasme certain sur les mesures de deux musiciens, l’accordéoniste Richard Sandler, président de l’assemblée générale de la SdN cette année-là, et un joueur de balalaïka qui n’est autre que le ministre français des affaires étrangères, Louis Barthou.

Il n’est guère étonnant que M. Barthou rythme le bal : malgré son solide anticommunisme, l’homme a longuement œuvré au rapprochement avec l’URSS pour parer à la menace croissante de l’Allemagne nazie (3). Il négocie avec M. Litvinov le traité franco-soviétique d’assistance mutuelle qu’il n’aura toutefois pas le temps de signer, puisqu’il meurt en octobre 1934, lors de l’attentat contre le roi Alexandre 1er de Yougoslavie à Marseille.

Les amis de l’URSS et les autres

Ravi lui aussi, le secrétaire général de la SdN Joseph Avenol tend du haut d’un mât de cocagne un cœur au couple dansant. Le Français a tendance à s’aligner sur la politique extérieure de son pays, que mène M. Barthou… En dessous de lui sur l’illustration et applaudissant à tout rompre, le prédécesseur de « l’accordéoniste » Sandler à la tête de l’assemblée de la SdN, le Roumain Nicolae Titulescu, un autre partisan de bonnes relations avec l’Union soviétique.

Dans le groupe de notables à l’arrière-plan de l’illustration, les humeurs semblent plus nuancées. Il y a bien Józef Beck, ministre polonais des affaires étrangères, qui lance son haut-de-forme dans les airs, mais son homologue anglais, John Simon, reste perplexe, tâtant la haute chapka qui le coiffe, tandis que le Tchèque Edvard Beneš observe les danseurs avec une certaine bienveillance, les mains sur les genoux… Seul personnage du dessin en costume occidental, le conseiller fédéral Giuseppe Motta, tente apparemment d’expliquer à un ours très fâché l’opposition de la Suisse à l’admission de l’URSS à la SdN (4).

Une SdN « en miniature »

Andreas Winding, alors président de l’Association internationale des journalistes accrédités auprès de la SdN (AIJ), domine largement les débats, à califourchon sur le faîte du toit de l’« isba de la presse ». Cigarette aux lèvres, il montre pourtant moins d’intérêt pour la scène de danse que pour le déjeuner de la presse, la main et le regard tendus vers l’annonce de l’événement. Il est vrai que l’AIJ, constituée en septembre 1921, a très vite gagné un poids considérable à la SdN.

Lord Birkenhead le souligne en 1928, dans un discours à l’AIJ, l’association est une sorte de Société des nations en second, car elle a une « influence collective sur la presse mondiale » (5). A l’époque de notre dessin, alors que les tensions internationales s’exacerbent, ils sont à Genève quelque 2000 journalistes d’une bonne cinquantaine de pays – dont l’Allemagne ou le Japon qui se sont retirés de la SdN, ou encore les Etats-Unis qui n’en font pas partie.

« Ces journalistes jouèrent un rôle fondamental au tout début de la SdN, parce qu'ils lui donnèrent une légitimité et une autorité dont la jeune organisation avait désespérément besoin », renchérit Davide Rodogno, professeur à l’Institut des hautes études internationale et du développement (IHEID). Et d’ajouter qu’alors, « la Suisse est tout à coup apparue sur la carte »… (6)

Des déjeuners fort courus

Vu cette importance très vite acquise par l’association, responsables politiques, ministres ou diplomates se pressent à ces « déjeuners de la presse » annuels, qui ont lieu lors des assemblées de la SdN. En 1927, plus de 200 convives envahissent les salons de l’hôtel des Bergues. Parmi eux, deux prix Nobel de la paix longuement applaudis, le ministre français des affaires étrangères Aristide Briand et son homologue allemand Gustav Stresemann.

« A force de parler de paix, ce mot, qui a une force mystérieuse, finira par entraîner les peuples », souligne M. Briand dans son discours. De son côté, M. Stresemann rappelle « le déjeuner organisé à Locarno par l’Association internationale des journalistes accrédités auprès la SdN et qui fut la première occasion où des représentants de la France et de l’Allemagne se rencontrèrent à la même table.» (7)

M. Stresemann poursuit en souhaitant que « l’on s’étonne de moins en moins de ces entrevues entre hommes politiques qui n’ont en vue que le bien du monde civilisé » (8). Las, malgré le « triple ban battu par les journalistes » pour les deux orateurs, l’Histoire allait emprunter de tout autres chemins…

Notes et sources

  1. Journal de Genève du 20 septembre 1934, p.2.
  2. Archives du Monde, 03 janvier 1952.
  3. Jean-Baptiste Duroselle, « Louis Barthou et le rapprochement franco-soviétique en 1934 », Cahiers du monde russe, vol 3, no 4, pp. 525-545, Persée, octobre-décembre 1962.
  4. Gazette de Lausanne du 19 septembre 1934, p. 2.
  5. Journal de Genève du 27 mai 1928, p. 3.
  6. Akiko Uehara, swissinfo, 28 juin 2019 (swissinfo.ch/fre/politique/cen...).
  7. Journal de Genève du 10 septembre 1927, p. 4.
  8. Idem.
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Pascal Praplan
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Aug 23rd, 2023
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